Un entretien avec Michel Serres, paru dans le Libération du jour. Il y évoque la dure tâche qui repose sur les épaules de Petite Poucette, baptisée ainsi parce qu’elle envoie “des sms avec son pouce”. Plus sérieusement, Michel Serres y pointe les bouleversements majeurs dont la “génération mutante” doit s’emparer pour inventer un nouvel être au monde (on tolérera une seule critique, celle du côté un rien démago de l’affaire).
C’est ici, et ça vaut le détour.
La Petite Poucette de Michel Serres
4 septembre 2011Nestlé, des bébés et des chiens
23 août 2011Fidèle à son combat pour la libération des femmes, le géant agroalimentaire Nestlé lançait, au printemps dernier, BabyNes, la “première solution nutritionnelle complète au monde pour nourrissons et jeunes enfants”. (Oui madame.) Enfin, on remisait au musée des Antiquités tous ces petits gestes qui empoisonnaient la vie des mères depuis que cette même entreprise philantropique avait inventé, au siècle dernier, le lait en poudre pour nourrissons.
Plus la peine, désormais, de remplir le biberon d’eau, puis d’y ajouter quelques doses de lait en poudre et de secouer le tout – les milliers de parents au bord du burn-out, lessivés par leurs innombrables et douloureuses tendinites disent merci qui? Merci Nestlé ! – il suffit désormais de se délester de 202 euros pour acquérir une machine spéciale, blanche comme l’innocence de votre bébé, de se procurer les dosettes en polypropylène homologuées, qui contiennent autant de plastique que de poudre, de laver ou stériliser un biberon, de verser de l’eau dans la machine, de l’allumer, d’attendre qu’elle chauffe, d’appuyer sur le bouton en forme de coeur qui dit toute la simplicité du lien instinctif qui unit la mère à l’enfant, de vider l’eau après usage pour qu’elle ne croupisse pas, de détartrer une fois de temps en temps, et hop, magie de la technologie, un biberon est né. Un bien beau biberon, sans grumeaux. C’est vrai, quoi, on n’est jamais trop prudent avec les grumeaux dans le lait. Vous pouvez quitter cette cuisine, l’âme et le portefeuille léger, avec le délicieux sentiment d’autosatisfaction lié à la certitude d’avoir fait “le meilleur pour votre enfant”, en tout cas le plus cher.
Hélas, la quête de l’ataraxie n’a pas de fin. On croit être parvenu au bout du bout du chemin, être devenu le fin du fin du consommateur, on virevolte entre ses capsules de café en aluminium, ses dosettes de Special T à 144 euros le kilo et son laptop ouvert sur le “programme qui vous aime” de Special K, émue par la façon dont on a réussi à prendre le contrôle de sa vie – alors qu’au collège, c’était pas toujours facile facile, et merci qui ? merci Nestlé – et, perdu au beau milieu d’une jouissance narcissique somme toute bien innocente et légitime, on en oublie une facette importante de la gagne : le chien. On s’occupe de se développer personnellement, on s’occupe de la solution nutritionnelle du bébé, on s’occupe de neutraliser les radicaux libres, on s’occupe de sauver la planète en s’étant assuré que Nespresso avait une politique de communication vraiment sérieuse en matière de développement durable, et on délaisse notre meilleur ami le clebs, qui dort dans son panier sans moufter. Heureusement, Vevey est là pour nous rappeler à nos obligations morales, à savoir : c’est pas parce qu’il empeste et qu’il laisse des poils partout qu’il ne faut pas s’inquiéter d’une éventuelle intolérance au lactose de Nesquick (ce sont les enfants qui l’ont baptisé ainsi, les mignons). C’est-à-dire qu’avant, vous étiez tranquille. Mais depuis que vous avez appris, dans le même mouvement, que le canin aime la crème glacée ET qu’il est allergique à la crème glacée, ben ça va moins bien. Ca s’appelle une injonction contradictoire : un problème qui rend fou parce qu’il n’a pas d’issue. Heureusement, dans le cas présent, le problème a été inventé en fonction de la solution : Frosty Paws.
Nesquick ne fera pas de choc anaphylactique. Il digérera bien ses friandises. Vous pouvez souffler. Vous êtes une bonne mère et une maîtresse attentive. Une femme libre. Merci qui ?
Merci Nestlé.
Gymnastique
8 décembre 2010Petit apologue comme on les aime, rapporté par Jean-Pierre Dupuy dans sa Petite Métaphysique des tsunamis, lui-même le tenant de Thomas Heller, enseignant en droit à Yale:
“Un malin génie rendit visite au Premier ministre d’un certain pays et lui proposa le marché suivant :
Je sais que votre économie est languissante. Je suis désireux de vous aider à la raffermir. Je puis mettre à votre disposition une invention technologique fabuleuse, qui doublera votre Production Intérieure Brute et le nombre d’emplois disponibles. Mais il y a un prix à payer. Je demanderai chaque année la vie de 20 000 de vos concitoyens, dont une forte proportion de jeunes gens et de jeunes filles.
Le Premier ministre recula d’effroi et renvoya son visiteur sur-le-champ. Il venait de rejeter l’invention de… l’automobile.”
Commentaire de J.-P. Dupuy : “Si nos sociétés acceptent le mal qu’est la mortalité routière aussi aisément, s’il ne leur pose pas de problème de conscience particuliers, c’est précisément parce qu’elles en se le représentent jamais dans les termes qui sont ceux de cet apologue. Le problème que celui-ci met en scène est un dilemme moral classique : il s’agit de savoir si des victimes innocentes peuvent être sacrifiées sur l’autel du bien collectif. (…) Or il suffit de naturaliser les termes de la question morale pour la faire disparaître complètement. On subsume les flux du trafic automobile sous les lois de l’hydrodynamique, et les régularités statistiques prennent l’apparence de la fatalité.”
Vous reprendrez bien un peu de placenta de truie ?
6 octobre 2010Oui oui, ce gros rôti cru et sanguinolent qui permet au foetus de se développer pendant les neuf mois qui le séparent du statut envié de bébé. Jusqu’alors, la parturiente, à condition de n’être 1/point bégueule 2/d’avoir une bonne connexion à Internet, la pratique restant peu relayée par le corps médical et les troupes pharmaceutiques, pouvait demander aux sage-femmes blasées de lui réserver un peu de bidoche au frigo (ou de lui fourrer directement dans la bouche), dans l’espoir de diminuer le risque de syndrome de dépression post-partum, d’augmenter sa production de lait maternel, et de recouvrir ses forces plus rapidement. Finalement, après un accouchement, on se soucie peu de sa dignité. L’expérience est relatée ici (et c’est en anglais).
C’est ce que font les chattes, les chiennes et tout plein d’autres mammifères (qui eux ne demandent l’avis de personne).
La bonne nouvelle de ce 6 octobre, c’est qu’il n’est plus nécessaire de s’encombrer d’enfants pour bénéficier des bonnes vitamines placentaires. Car pour les moins hardies d’entre vous (quoique), la marque japonaise Nihon-Sofuken vous propose, pour un prix faire une petite gorgée de placenta de truie, parfumé à la pêche. Zéro calorie, une ligne de rêve et un teint de rose, qu’on vous dit.